Trari M’hamed. prof et inspecteur de physique, figure de la Casbah : «Il était exceptionnel, notre professeur !»


Trari M’hamed. prof et inspecteur de physique, figure de la Casbah : «Il était exceptionnel, notre professeur !» Rachid Rezagui 02 juillet 2020 à 9 h 32 min 0 M’hamed nous a quittés vendredi dernier. Une foule compacte et affectée l’a accompagné à sa dernière demeure. Il avait 75 ans. Tout en lui était poésie et ses paroles étaient l’expression même de la liberté. M’hamed incarnait la vie dans ce qu’elle avait de plus merveilleux, l’amitié sans faille et sans ombre, qui se décline à travers le don de soi, le plaisir de rendre service aux autres, de les aimer et de les considérer comme ses frères. Même si certains d’entre eux se sont distingués, à la fin, plus enclins à l’ingratitude qu’à la bienséance. M’hamed à l’intelligence sage et aiguë en souffrait en silence et on décelait même dans son sourire irrésistible cette mélancolie et cette impression de n’avoir pas eu le répondant nécessaire dans les moments les plus cruciaux de sa vie finissante. On sentait dans ses mots l’inquiétude qui le traversait à l’endroit des amitiés défaillantes. Mais à travers son regard malicieux, on devinait qu’il ne leur en tenait pas rigueur, car la gentillesse était son maître-mot et il avait un cœur gros comme ça ! A l’hôpital, la dernière fois que je l’ai vu en compagnie de Boukhalfa Mohamed, Slimane et Bilal, M’hamed dégageait un optimisme rassurant et il n’hésitait pas, par son talent, à rendre notre présence la moins lourde possible. Il est vrai qu’il traînait derrière lui mille et une histoires cocasses, drôles, mais toujours humaines. On pouvait tout lui reprocher, sauf sa sincérité et sa témérité, car il disait les choses crûment, sans fard ni fanfare. M’hamed, parangon de modestie, était entier. Le cardiologue M. Feghouli parle de lui avec respect, et avec beaucoup de sympathie sincère : «C’était notre prof, mais aussi notre ami. Un homme hors normes. Un puits de connaissances, qui ne lésinait sur aucun moyen, ni ne ménageait ses efforts pour nous inculquer ses connaissances et son savoir, mais aussi les valeurs humanistes de solidarité, d’honnêteté et du vivre-ensemble. Il se sacrifiait pour ses élèves. C’est une personnalité atypique, qui faisait de son noble métier une mission sacrée. Il brûlait d’impatience de nous voir réussir. Une anecdote. Le jour du bac, pour nous booster, il se déplaçait avec son ami en motocycle pour faire la tournée de tous les centres où se trouvaient ses élèves candidats. C’est ainsi que j’ai eu la surprise de le voir à travers la porte entrebâillée de la classe d’examen m’appeler en simulant des gestes d’encouragement. Cela m’a stimulé et m’a fait beaucoup de bien, alors que j’étais paralysé par le trac ! Et dire qu’il a fait ça plusieurs fois à travers Alger. Cette séquence, je ne l’oublierai jamais !» Le génie de M’hamed, on ne peut mieux le résumer que par cette pirouette de son autre élève Selim : «Il nous a fait découvrir le camping sans moyens et la chimie sans éprouvettes.» Dans un post, Rabah Oumaziz a écrit : «C’est avec une immense tristesse que j’appris ainsi que mes camarades de lycèe la disparition de notre prof, ami et mentor Trari M’hamed, dit Tchikota. Homme d’une grande culture, il nous a fait découvrir le beau sous toutes ses formes : la musique classique (Ravel, Bach, Albinoni), la poésie, la chanson française (Brel, Brassens, Guy Béart, Aznavour), la peinture et j’en passe. Il nous a marqués de manière indélébile. Très apprécié, le fils de l’impasse Farina à La Casbah, à laquelle il est resté attaché, a toujours incarné la simplicité, la modestie et l’humilité. Tu nous manqueras cheikh !» La vie ne l’a pas épargné, mais M’hamed ne s’est jamais plaint. C’était un dur à cuire, un stoïque bienheureux et son courage devant les ennuis impressionnait. Son image, la dernière que j’ai gardée de lui, était celle de quelqu’un qui ne lâchait rien, une force silencieuse, une manière de rester parmi nous, par-delà le grand saut dans la vie. La plupart de ses anciens élèves du lycée Abane Ramdane à El Harrach sont unanimes pour louer les mérites de leur professeur. «Il éveillait en nous le désir de savoir et d’apprendre par la seule passion qu’il mettait dans l’explication de ses cours. Il les rendait haletants, attirants et transformait ses discours en presque un jeu. Il était comme un conteur fascinant. Nous le suivions dans un silence recueilli, entrecoupé par des éclats de rire de la classe, que lui-même, farceur et complice, suscitait. Simple, il nous racontait la simplicité de la vie avec ses êtres, leurs heurs et malheurs. Jamais il ne dissociait le fond de la forme, mais toujous excluant le futile, le superficiel pour l’essentiel. Ce qui était fondamental chez lui, c’est qu’il était habité par le souci de partager, de transmettre. Il était plusieurs en un. On le remarquait immanquablement attentif, rieur, décapant et débordant. Quand il offrait son amitié, elle était sans limites. Son regard toujours amusé, sa joie de vivre ne le quittait jamais. Sa culture aussi grande sans esbroufe et sa pudeur étaient les marques de son existence. Il cultivait avec appétit la curiosité du monde dont il a fait presque le tour, jusqu’à la lointaine Ushuaia, en nous enseignant qu’il n’y a pas de liberté sans esprit de responsabilité.» La disparition de M’hamed a suscité une grande émotion, proportionnelle à l’immense foule qui l’a accompagné à sa dernière demeure au cimetière El Kettar, non loin de son terroir. Adieu l’ami ! Ton intelligence était lumineuse et tes dons sans limites. Ta culture était un mélange subtil de savoir acquis et de bon sens labouré par un compagnonage casbadjien. Une Casbah orpheline, où ne résonneront plus tes éclats de rire et tes colères homériques. Paix à ta belle âme. Marqué à jamais On m’avait tellement parlé de cet homme si exceptionnel et le destin a voulu qu’on se voie alors qu’il était hospitalisé. Un homme que je n’ai jamais vu auparavant et qui m’accueillit avec ces mots : «Ah ! vous ressemblez à un ami», en me serrant la main chaudement. D’emblée, par son regard puissant, cet homme est entré dans mon cœur. Deux grilles géantes de Sudoku d’un magazine qu’il griffonnait apparaissent sur sa poitrine. Ce jeu de défi, de patience et de plaisir, passion des cruciverbistes, et l’Atlas géant sur le chevet dénotent chez lui la passion des chiffres et les passions cognitives chez ce voyageur patenté. Tout en lui montre l’homme d’esprit qu’il est. Les repas et la lecture ne suffisent pas. Donc, tout patient a besoin de parler. Mais M’hamed, lui, le fait passionnément. A lui seul, il était une attraction. En une demi-heure, il nous fit voyager à travers deux siècles d’histoire. Des palais de l’époque ottomane, aux patios de La Casbah, en passant par les imposants immeubles d’inspiration haussmannienne d’Alger. On était cinq en face de lui, dont un architecte avec qu’il échangea beaucoup sur les joyaux d’architecture de leur ville. Il parlait avec force gestes en regardant d’un côté à l’autre de son lit, comme pour chercher de l’auditoire. S’agirait-il d’un réflexe d’enseignant ?  Ou bien un besoin de prendre à témoin le plus de personnes sur son amertume née de l’ingratitude des gens. D’où cette citation lancée dans un ton magistral qu’on se croirait sur les planches : «Il y a, néanmoins, une limite passé laquelle la longanimité cesse d’être une vertu.» Edmund Burke. En le quittant, j’avais comme l’impression que mon cœur sera marqué à tout jamais par cette séparation. Avec son regard profond mais anxieux et sa barbe poivre-sel, il donne l’air de sortir tout droit d’une histoire légendaire. Tous ceux qui ont défilé dans sa chambre d’hôpital louent sa générosité de démiurge : ses voisins, sa famille et même des inconnus. Un visiteur inattendu La Casbah le connaît bien, lui connaît sa Casbah… M’hamed Trari est un personnage particulier, au plus haut de la simplicité et au plus profond de la bonté. Humain à fleur de peau, doté d’une sensibilité intelligente à donner son cœur qui se trouve toujours au creux de sa main. Éducateur et professeur de physique, il a atteint le niveau d’inspecteur général sans pour autant que cela ne le fasse s’éloigner des gens du peuple qu’il respecte et considère sans jamais utiliser son savoir et ses superbes connaissances que pour venir en aide aux autres. Ami et compagnon de Momo, le poète de la Casbah, il a beaucoup appris à ses côtés en termes de philosophie de la vie et l’amour du voyage, des rencontres et du partage. M’hamed a beaucoup voyagé dans le monde, sans jamais n’être qu’un touriste de passage aux yeux ouverts qui retourne toujours à son port d’attache où se trouve son premier amour, la Casbah d’Alger. A Soustara, tout monde connaît M’hamed et le respecte pour sa bonté et sa culture. Etant éducateur et pédagogue, il vit par l’exemple et ne connaît pas la haine. Il est reconnaissant pour le plus petit geste qui est fait en sa faveur. Il sait reconnaître les hommes et les autres, mais ne juge ni les uns ni les autres. L’école avant tout et surtout Devint pour lui une vocation Sa carrière de bout en bout S’offre à des générations Il est cet enfant du savoir Qui s’investit pour restituer Sa vie ressemble au miroir D’art et de science perpétués. Les meilleurs occupent les cœurs Par leur manière d’être et de faire M’hamed est sorti vainqueur Même si l’échelle est à l’envers. Rachid Rezagui Algérie


El Watan
Publié la première fois le 02/07/2020 10:32
Rapport généré le 06/08/2020
Presse algérie

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